Fondation Guignard

← Retour à l’agenda

Agenda / événements

Parution d'un roman graphique sur Bascoulard

Quand on apprend que Frantz Duchazeau a réalisé un roman graphique sur Marcel Bascoulard, on fonce et on n’est pas déçu. L’auteur affectionne les contestataires qui, plaçant leur liberté au-dessus de tout, s’exposent à l’intolérance et au rejet. Il rejoint ainsi le club des passionnés de Bascoulard. Parmi eux, on trouve Patrick Martenat, qui a publié « Bascoulard, dessinateur virtuose, clochard magnifique, femme inventée » aux Cahiers dessinés et qui prépare un nouveau livre sur ses autoportraits.

Les photos… L’album s’ouvre sur une scène saisissante: devant une palissade, un homme pose, habillé en femme. Il a enclenché le retardateur d’un appareil photo. La photo prise, il nourrit ses chats, range son attirail sur une sorte de tricycle, allume son transistor et quitte ce quartier de Bourges en pleine démolition pour se rendre chez le boucher, son ami. Il faut nourrir les chats et le chien. Lui se contentera de lait bu au goulot. Le voilà, minuscule au pied de la cathédrale. Il la dessine à main levée et la vendra comme tant de dessins de Bourges, témoins de ce qu’a été la ville. Il subvient ainsi aux besoins de ses animaux, il se fait faire les robes qu’il dessine et fait développer ses autoportraits en pied. Le soir, il regagne la cabine d’un camion échoué dans un terrain vague.

Une exposition lui est consacrée à la maison de la culture. Il s’y rendra le lendemain du vernissage. A l'extérieur, trône une sculpture de Calder, on en trouve une autre dans le hall. Duchazeau se régale de cette métaphore des mutations en cours. Lors de cette visite, Bascoulard plonge dans ses souvenirs où apparaissent son père haï, son frère et sa mère adorée. Cette dernière assassinera le père et le jeune Marcel, âgé de 19 ans s’occupera de son frère comme il peut. Plus tard, lors d’une interview accordée à Stéphane Collaro pour RTL, le clochard magnifique et provocateur affirme qu’il est milliardaire. Par là, il veut dire que sa richesse est intérieure: dessinateur, poète, il est cultivé, même s’il n’a pas fait d’études. Cette phrase sortie de son contexte précipite sa fin. Il meurt assassiné. Bascoulard est une énigme; à tel point que Frantz Duchazeau a pour projet de « raconter un jour son enfance, quand il élevait seul son petit frère, sa relation artistique avec Joseph de La Nézière et sa lente dérive vers la solitude. »

Entretien avec Frantz Duchazeau

Qu’est ce qui vous fascine chez Bascoulard ?

Sa capacité à se retirer du monde, à ne rien devoir expliquer, à s’affranchir des codes sociaux. On parle moins de sa façon de parler : il avait une diction précise, un langage soutenu. Il était cultivé et intelligent. Il faut écouter les rares enregistrements audio ou vidéo où on peut l’entendre. Il y a un vrai décalage entre son apparence physique et sa manière de s’exprimer. C’est surtout cet aspect oratoire qui m’a fait tomber amoureux du personnage. Je ne pouvais plus m’en passer. Il y a une sorte de pureté qui se dégage du personnage malgré son apparence. D'ailleurs le thème principal de l'album est celle-ci, je pense.

Comment l’avez-vous découvert ?

Je l’ai découvert en 2015, lors de l’exposition « Les Cahiers dessinés » à la Halle Saint-Pierre, à Paris. A l’entrée, il y avait une grande photographie, celle qui figure sur la couverture du livre de Patrick Martinat. On y voit Bascoulard habillé en femme, penché sur un chat noir. Cette image m’a profondément marqué. En revanche, les dessins exposés m’ont moins touché.

Appréciez-vous ses dessins de Bourges ?

Je suis plus sensible à sa démarche photographique. Pour moi, c’est de l’art conceptuel avant l’heure : il réalisait des autoportraits, toujours dans les mêmes poses, autour de son camion, en demandant à des connaissances de le photographier. Il a commencé cette pratique dès 1942. Certains dessins me plaisent aussi, surtout ceux représentant des arbres ou la nature ; il y est plus à l’aise. Il s’ennuyait à dessiner des bâtiments qu’il a reproduits des dizaines de fois.

Lorsque, à votre tour, vous représentez les monuments et les rues, avez-vous travaillé d’après des photos ou d’après ses dessins ?

J’ai tenté de dessiner à sa manière, à partir de cartes postales anciennes et de ses dessins. Je voulais marcher dans ses pas. Cet album, je ne l’ai pas fait pour lui rendre hommage ni pour le faire connaître, mais pour passer du temps avec lui. La bande dessinée permet ce temps long, et c’était le médium idéal. J’ai mis deux ans à réaliser ce livre.

La plupart de ses dessins et ses portraits photographiques sont en noir et blanc, du pain béni pour vous qui privilégiez le noir et blanc dans votre travail ?

J’aime la silhouette de Bascoulard, il est penché vers lui-même, concentré sur son petit monde, dans sa bulle de vie. J’ai essayé d’être au plus près de ce qu’il pouvait ressentir, de me mettre à sa place, de suivre ses pas,  même sur le tricycle. Mon dessin en noir et blanc m’oriente naturellement vers des sujets que je peux traiter ainsi. (Article à paraître dans Le Temps)

Bascoulard, Frantz Duchazeau, Sarbacane, 2026

Bascoulard: édition revue et augmentée, Patrick Martinat, Les Cahiers dessinés, 2023

Les photographies de Bascoulard ont été présentées dans les expositions PHOTO I BRUT, aux Rencontres photographiques d'Arles, et PHOTO I BRUT # 2 BXL, au Botanique, à Bruxelles. Ses dessins ont été exposés au Festival du dessin Arles.